Deux ans avant de réaliser Autant en emporte le vent et Le Magicien d’Oz, Victor Flemming livrait un merveilleux film de bateau d’après Kipling. 

Harvey est un insupportable petit snob, menteur et manipulateur. Fils du nabab de la finance Frank Burton Cheyne, il se croit tout permis, ce qui agace passablement ses petits camarades de classe. L’un d’eux finit par lui mettre un coup de poing sur le nez. « Un coup que n’importe lequel des 120 autres élèves du collège lui aurait volontiers donné », expliquera le directeur de l’établissement au père d’Harvey. Conscient d’être passé à côté de l’éducation de son fils, trop occupé qu’il était à faire marcher la machine à dollars, M. Cheyne décide d’emmener sa progéniture avec lui en Europe.

L’air du grand large n’a hélas aucun effet sur le sale caractère du jeune Harvey. Lors de la traversée de l’Atlantique, il reste la tête à claques qui pense que l’argent de son paternel lui autorise tous les abus. Après avoir exigé du barman qu’il lui serve, dès potron-minet, six crèmes à la glace (taille « coupe américaine »), Harvey va gerber sur le pont et bascule par-dessus bord, pour le plus grand bonheur du spectateur.

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Le jeune Harvey termine péniblement sa sixième coupe de glace sous l’oeil réjoui du barman.

Alors que le paquebot s’éloigne, Harvey est secouru par des pêcheurs. À bord du We’re Here la goélette du capitaine Disko, il fait cependant moins le malin. Tout le monde se fiche bien de sa condition sociale. Notre avorton va apprendre la vie avec des hommes, des vrais ! Et si le « petit poisson » veut manger, il devra trimer comme tout le monde. Mauvaise nouvelle pour Harvey, la saison de la pêche dure trois mois et d’ici-là, impossible d’appeler papa au secours…

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Freddie Bartholomew, the little fish

Rien de telle qu’une bonne torgnole dans la figure, ou mieux, un hameçon planté dans le bras, pour apprendre aux enfants gâtés la vie d’homme. Si Rudyard Kipling, l’auteur du roman dont Capitaines Courageux est adapté, prône des valeurs éducatives quelque peu datées, il n’en reste pas moins un formidable conteur d’aventures. Mieux vaut d’ailleurs s’amuser de ce paternalisme, ainsi que des bondieuseries et de la misogynie d’époque (« Je connais mieux ces fonds marins que ma femme ne connaît sa cuisine », s’esclaffe le capitaine) qui parsèment le récit pour apprécier pleinement ce petit bijou du film de bateau. Le souffle de la mise en scène de Victor Flemming, un réalisateur qui se distinguera ensuite en dirigeant deux films qui deviendront des classiques : Le Magicien d’Oz et Autant en emporte le vent, permet à cette aventure initiatique d’encore nous passionner près de 80 ans après sa sortie.

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Spencer Tracy et Freddie Bartholomew

Le film contient d’haletantes scènes de pêche qui n’ont rien à envier à Stromboli de Roberto Rossellini (le plan des chaloupes lâchées dans la mer alors que le bateau file à grande vitesse donne le frisson). Quant aux moments intimistes où les hommes se réunissent le soir sur le pont pour chanter, ils nous rappellent avec bonheur une scène mythique de Rio Bravo d’Howard Hawks.

Mais Captains Courageous est avant tout un film sur la famille, celle de sang et celle que l’on se crée lorsqu’on est loin de chez soi. Le jeune Harvey ne cesse d’invoquer son père qu’il prend pour le maître du monde. Mais c’est un père absent, alors que ces rudes marins sont là, à ses côtés, et tentent de lui donner une éducation, de lui inculquer des valeurs. Entre deux scènes de bravoure, les relations entre les personnages sont adroitement esquissées grâce à l’interprétation remarquable des trois acteurs principaux : le capitaine Lionel Barrymore (le grand-oncle de Drew), vieux loup de mer à pipe revenu de tout, beuglant des insultes à l’adresse des navires concurrents, mettant en péril la vie de ses matelots sans jamais se remettre en question ; Spencer Tracy, oscar du meilleur acteur pour le rôle de Manuel, marin portugais dans lequel le jeune Harvey trouve un père de substitution ; et Freddie Bartholomew, un enfant-star de l’époque au jeu très subtil, qui réussit le tour de force de nous irriter pendant la première moitié du film puis de nous émouvoir pendant la seconde.

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L’équipage du We’re Here, avec notamment Mickey Rooney, John Carradine, Lionel Barrymore, Spencer tracy et Freddie Bartholomew
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